"Il faut des riches pour faire des pauvres"

par Jean-Michel Muglioni, le 28 janvier 2008

 

"Il faut des riches pour faire des pauvres"
Les philosophes soutenaient autrefois qu’il faut des riches pour faire des pauvres. Si tous disposaient d’un carrosse ou d’un vison, à quoi bon se montrer en ville en carrosse ou en vison ? Et les pauvres admirent les carrosses et les visons. Les passions qui poussent à s’enrichir ou à envier les riches ne peuvent donc que creuser toujours plus les inégalités. Pour qu’elles contribuent à la prospérité générale et par là au bien-être de tous et non à l’oppression universelle, il faut compter sur la Providence divine, Adam Smith l’a bien compris. Remplacer la Providence par la nature humaine, c’est changer seulement de dénomination. Mais, chrétien ou non, est-on tenu de croire que la Providence se soucie d’économie politique ? L’expérience ne montre pas que sur la terre Dieu ou la nature prenne grand soin du sort des pauvres. Dire que les premiers seront les derniers est une façon d’entériner ce fait. La religion, selon Marx, est le cri de la créature opprimée et l’opium qui lui permet de supporter l’oppression.

Loi de la jungle et loi civile
Il n’y a pas de Providence, et du libre jeu des passions résulte la guerre de tous contre tous, qu’on appelait naguère état de nature : absence totale d’ordre, qui est le contraire de l’état de nature où vivent les animaux, de part en part réglé par la nature. La loi de la jungle est réellement une loi, la loi d’un écosystème. Au contraire entre des hommes vivant ensemble, la nature ne peut plus rien régler, pas même leur rapport au monde et au climat. Leurs passions insatiables et sans mesure sont à la fois le moteur de grandes entreprises et la source des pires oppressions et des désastres écologiques. La loi de la jungle, entre les hommes, c’est, selon l’usage ordinaire de la langue, l’absence de loi. D’où la nécessité de donner à la société des lois, de fonder et de maintenir l’état civil, qui n’est pas un état social abandonné à la nature, mais l’état social pris en main par des hommes à eux-mêmes leur propre Providence, citoyens. La politique est affaire de volonté.

Libéral et libertaire
Ce discours républicain est démodé. Il repose sur l’idée antique de l’éducation et de la politique selon laquelle l’humanité en l’homme requiert que la raison et la loi adoucissent les passions, sans quoi c’est la bestialité. Au contraire, selon certains modernes, l’intérêt s’opposant à l’intérêt, la concurrence suffit à le modérer. La liberté de chacun, entendue comme le désir d’améliorer sa condition et de s’enrichir, trouve naturellement sa limite dans celle des autres, car tous ont intérêt à s’entendre. Il y a donc une réalité sociale, le marché, indépendante de l’association politique, et son principe est l’intérêt, non la loi. Cette thèse libérale a une vérité critique qu’on retrouve dans l’anarcho-syndicalisme : l’Etat est mauvais gestionnaire, surtout, il administre les hommes comme des choses. Mais, si certains libéraux surent défendre la liberté politique, la thèse libérale n’est-elle pas en fin de compte la justification de l’hégémonie des puissances économiques et financières, et ainsi de l’oppression qui en résulte ? Il n'est pas vrai que l’intérêt se distingue des passions et que le désir d’améliorer sa condition, son bien-être ou son confort, ne soit pas un appétit insatiable et sans mesure. La société civile sans l’Etat, l’économie sans la politique, c’est l’injustice. Ainsi la réduction de la société au marché a pour conséquence nécessaire l’oubli et même le refus de l’éducation, contre nature comme l’interventionnisme de l’Etat : le marché produit la doctrine de l’enfant roi, enchaîné à son bon plaisir de consommateur.

L’ordre injuste
Les anciennes apologies de la violence n’en sont pas pour autant oubliées, qui prétendent que le droit ou la loi sont destinés à brider les forts. Qu’il faut en finir avec les discours contempteurs des riches. La hiérarchie sociale, telle qu’elle est, est juste. Les inégalités sont naturelles. Les pauvres sont paresseux. La seule injustice est que les riches ne sont pas assez riches car ils méritent plus. Laissons faire la nature et réduisons la loi au strict minimum : qu’elle protège les biens et les personnes, c’est-à-dire assure la sécurité des propriétaires. Le libéralisme économique se nourrit de tels préjugés.
Il est dans la nature des choses qu’un gouvernement qui prend le parti des riches soit obsédé par la sécurité et que la place Vendôme où les vitrines regorgent d’or et de diamants soit sûre, quand certaines banlieues sont interdites à la police et que les voitures y flambent. Cela ne s’explique pas par l’incompétence des gouvernants. Il est compris dans la nature du triangle que la somme de ses angles est égale à deux droits. En vertu de la même nécessité absolue, d’un côté les « quartiers » sont abandonnés aux caïds de la drogue et aux prêtres chargés d’y apporter de l’espérance, et de l’autre le droit pénal est réformé pour mieux enfermer les méchants par nature. Il faut défendre l’ordre, c’est-à-dire l’injustice, au nom des valeurs, c’est-à-dire de l’argent, et glorifier la loi naturelle, seul vrai droit. Au moins, dire que les premiers seront les derniers, c’était opposer le droit au fait. Il y a quelque chose de subversif dans ce cri.

Caricature
Un triangle vraiment triangulaire est une utopie, mais personne ne tient les lois physiques, qui sont mathématiques, pour des caricatures de la nature. Ce propos formule des rapports inhérents aux choses. Ces rapports ne se rencontrent jamais dans le monde avec la pureté que leur confère le discours, mais ils ne sont pas pour autant imaginaires.